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le 17/10/2013

L’Enfumeraie ou l’histoire d’un théâtre citoyen

Le théâtre de Chaoué va fermer pendant un an pour cause de travaux. L’occasion pour sa compagnie en résidence permanente, le Théâtre de l’Enfumeraie, de se remémorer ses 31 ans d’existence. Histoire d’une utopie culturelle toujours en marche.

« Souvent la naissance, c’est ce qui nous fonde et la façon dont on est », c’est par ces mots que débute notre entretien avec Pascal Larue, l’emblématique directeur du Théâtre de Chaoué et de la compagnie du Théâtre de l’Enfumeraie. En 31 ans d’existence, la compagnie est restée fidèle aux engagements de jeunesse de ses fondateurs, pour un théâtre d’art « où poésie et citoyenneté font bon ménage ».

Procès à Prague

La naissance de l’Enfumeraie, c’est d’abord, à la fin des années 1970, celle d’une association, le Théâtre Partout, ayant pour mission de rassembler toutes les énergies du théâtre amateur dans la Sarthe et de faire émerger un théâtre professionnel, inexistant.

L’association est contactée par la renommée Ariane Mnouchkine, metteure en scène de la toute aussi célèbre compagnie du Théâtre du Soleil. Artiste engagée, Ariane Mnouchkine venait de créer l’Association internationale de défense des artistes (Aida), dont la mission est d’apporter une aide morale aux artistes en butte aux persécutions ou à la censure de régimes politiques totalitaires, en sensibilisant les pouvoirs publics et l’opinion. Le combat du moment reposait sur la défense du dramaturge tchèque Vaclav Havel, emprisonné pour « dissidence ».

Vingt cinq comédiens amateurs sont alors rassemblés par le Théâtre Partout, afin de monter et jouer Procès à Prague, inspiré du texte d’Ariane Mnouchkine. Pour ce faire, ils sont accueillis au centre social d’Allonnes. La pièce, jouée à travers la Sarthe, remporte un important succès. Les jeunes comédiens, profondément marqués par l’expérience, notamment leur rencontre avec les comédiens professionnels de la compagnie du Théâtre du soleil, souhaitent ne pas en rester là.

Aller à la rencontre du monde ouvrier

De ce groupe, naîtra en janvier 1982 l’Enfumeraie, un théâtre citoyen inscrit dans la vie d’une cité populaire, Allonnes. Le nom même de la compagnie n’a pourtant rien d’urbain. C’est un jour où la troupe répète une dernière fois sa première vraie création, Alice au pays, dans la commune de Juppy, que ce nom est imaginé. Le soir, ses membres sont hébergés chez le grand père d’un des comédiens au lieu dit l’Enfumeraie (littéralement, là où l’on fume la viande). Comme ils ne parviennent pas à trouver de nom, ils retiennent finalement celui du lieu qui a vu naitre leur première création.

« Notre choix était d’être des artistes engagés sur le terrain », décrit Pascal Larue et de poursuivre : « S’installer à Allonnes, c’était un choix politique, au sens où à l’époque, pour un artiste, être révolutionnaire, c’était aller à la rencontre du monde ouvrier, afin de porter « la bonne parole » ». Ces enfants de mai 68, en permettant à ceux qui en sont exclus, de découvrir la culture, en l’occurrence le théâtre, ambitionnent donc, par leur expression, d’enclencher un processus de changement radical de société.

Ne rien concéder sur l’art

Toutefois, il n’est pas question pour eux qu’un théâtre engagé puisse sacrifier l’idée même qu’il est avant tout un objet d’art. Par philosophie aussi, l’Enfumeraie s’inscrira toujours dans une posture de résistance au consumérisme. Son acte citoyen le plus fort sera de rendre gratuit l’accès à ses représentations, invitant les spectateurs à ne donner qu’en fonction de leurs moyens.

Même si avec le temps « on a appris à être humble », l’Enfumeraie n’est toujours pas prête à renoncer à sa philosophie originelle. Celle-ci a d’ailleurs porté ses fruits à de nombreuses reprises. Les pièces créées avec des Allonnais privés d’emploi seront les expériences les plus marquantes. Avec eux, se joueront Opéra Rock, en 1984 devant mille personnes sur la place de la mairie, puis Café des Amériques, Les Otages et Petit cirque archéologique. Pendant un an, pour chacune de ces créations, une vingtaine de personnes, accompagnées par dix professionnels, vont peu à peu devenir des comédiens. « Une vraie poésie d’eux s’est dégagée sur scène », raconte avec émotion le metteur en scène. « Aujourd’hui, ils me disent encore que ce fut l’expérience la plus forte de leur vie ».

Une quarantaine de créations

L’accompagnement au spectacle reste encore et toujours l’essence même du Théâtre de l’Enfumeraie. « Il y a un syndrome Astérix avec l’art. Quand on ne naît pas dedans, c’est plus complexe d’y accéder ». Ce travail, dit de médiation culturelle, est mené sans relâche, malgré d’inévitables désillusions. C’est pourquoi, l’engagement en direction des plus jeunes est très important. Avec les scolaires, la compagnie mène une action continue depuis des années déjà, afin de « développer l’envie des enfants de devenir spectateurs et acteurs ». Et cela porte ses fruits, puisqu’un certain nombre d’entre eux fréquentent aujourd’hui encore le théâtre, alors qu’ils sont devenus adultes.

En 31 ans, les créations de la compagnie seront très nombreuses : plus d’une quarantaine. L’Amour assiégé est sans conteste celle qui a le plus marqué les esprits. Ecrite et mise en scène dans les années 1990, elle raconte l’histoire tragique d’un amour impossible entre deux jeunes pendant le terrible siège de Sarajevo.

Exprimer une poésie personnelle

La compagnie n’opposera jamais en son sein comédiens amateurs et comédiens professionnels. Pascal Larue rappelle à loisir que « le théâtre est d’abord un jeu, et que nombre de personnes peuvent s’emparer de cet art pour exprimer une poésie personnelle ».

L’Enfumeraie et le théâtre de Chaoué sont indissociables, tant leur destin est lié. Mais il est extrêmement difficile de gérer à la fois une troupe et un lieu. C’est une des raisons qui explique que « la diffusion de la compagnie à travers la France a été en dents de scie ». Malgré tout, elle s’est notamment produite trois fois au Festival d’Avignon.

Elle sera aussi l’actrice, avec d’autres, à Allonnes d’une manifestation d’envergure nationale, toujours bien présente dans la mémoire collective : le Festival de la parole. Son objet était de favoriser tous les arts de la parole. Ainsi, de toute la France, par dizaines, avocats, bonimenteurs, comédiens, conférenciers, conteurs, harangueurs de foule... convergeaient à Allonnes, qui se transformait, pour l’occasion, en un gigantesque forum de la libre parole.

La grange de Chaoué

En 1984, la ville attribue à la compagnie un lieu indépendant. Ce sera, dans un premier temps, des classes désaffectées, en contrebas du quartier de Chaoué (là où se situent actuellement les Restaurants du cœur). Puis, le 14 janvier 1985, lui sera confiée la grange située juste à côté et qui était occupée jusqu’alors par l’école municipale de musique. Le théâtre de Chaoué est né. Entre temps, l’Enfumeraie acquiert le statut de compagnie professionnelle, permettant en 1987 à l’équipement de s’agrandir, s’équiper d’un gradin, d’un système mécanique pour les projecteurs et de disposer de loges rénovées.

Tous ceux qui le fréquentent – comédiens et spectateurs – disent que ce lieu a quelque chose de mystérieux. Il est vrai que cette vieille grange, avec ses poutres, son vieux parquet, ses murs... est d’une grande beauté, construite avec des matériaux essentiels, sans esbroufe. Elle dégage aussi une excellente acoustique. Pour preuve, « un metteur en scène m’a dit un jour « c’est un stradivarius cette salle » ». Pourtant, d’extérieur, elle ne paye vraiment pas de mine !

À partir de 1995 commence à s’installer dans ce lieu si particulier une programmation régulière de compagnies en création. L’enjeu est toujours le même : faire découvrir aux habitants l’art théâtral, sans niveler par le bas la programmation. « Je n’ai jamais été convaincu que c’est en lisant un roman de gare qu’on va demain lire Proust. Par contre, en travaillant sur place, les artistes s’ouvrent sur la cité, et, immanquablement, des ponts s’établissent entre eux et les habitants », analyse Pascal Larue.

Momentanément, le rideau va se baisser sur le théâtre de Chaoué. Pendant un an, il sera en travaux. Gardera-t-il son caractère si mystérieux et enchanteur, une fois rénové et agrandi ? C’est le souhait le plus cher de Pascal Larue pour qui « le théâtre de Chaoué reflète la beauté qui est à l’intérieur de chacun ».

L’agenda anniversaire
Depuis le 5 octobre, la compagnie de l’Enfumeraie fête son anniversaire, en proposant à tous une programmation exceptionnelle (p.23). La clôture des festivités se déroulera samedi 23 novembre, à partir de 14h par la Nuit du Théâtre, avec une programmation non stop jusqu’à 4 h le lendemain matin. Pour cet évènement, les organisateurs lancent à un avis de recherche en direction de tous ceux qui ont un jour joué, chanté, dansé dans « le vieux théâtre de Chaoué ». Tél : 02 43 80 40 08.

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